Le logiciel libre de la DGFiP raconte un choix rare dans l’administration. Ici, les données fiscales restent hébergées en France, sur une infrastructure pensée pour garder la main.
Une forteresse construite loin des géants américains
Quand on parle de la DGFiP, on parle d’un cœur battant de l’État. Revenus, patrimoine, TVA, cadastre, retraites publiques, comptes des collectivités : tout circule dans ces systèmes. Ce périmètre impose une prudence extrême. Confier ces données à des clouds soumis au droit américain n’a jamais été envisagé sérieusement.
Cette ligne n’est pas symbolique. Elle repose sur une culture de protection forgée par le secret fiscal et par le rôle régalien de l’institution. Depuis plus de vingt ans, l’administration a donc bâti un modèle maison, avec ses centres de données, ses équipes et ses règles. Dans ce paysage, le logiciel libre de la DGFiP prend un sens très concret. Il ne s’agit pas d’un slogan technique. C’est une façon de réduire la dépendance, de mieux auditer les briques utilisées et de garder le contrôle sur les couches essentielles.
Le logiciel libre de la DGFiP
La vitrine la plus visible reste impots.gouv.fr, mais l’envers du décor est bien plus vaste. Le système d’information repose sur près de 800 applications et mobilise environ 5 000 agents IT. Cette mécanique impressionnante tourne sur une pile libre, hébergée en France. Linux, PostgreSQL et Tomcat forment l’ossature de nombreux services. Les solutions propriétaires ne disparaissent pas totalement, mais elles restent des exceptions qu’il faut justifier.
Cette approche a donné naissance à Nubo, le cloud interne de la DGFiP, ouvert aussi à d’autres ministères. Les premières applications y tournent depuis 2020. Le Fonds de solidarité, lancé en pleine crise sanitaire, a montré que cette structure pouvait aller vite sans renoncer à ses principes. Depuis, la migration avance pas à pas. Chaque nouveau projet a vocation à rejoindre cette base par défaut. Là encore, le logiciel libre de la DGFiP désigne moins une préférence qu’une méthode durable, cohérente avec des impératifs de souveraineté et de continuité.
Une stratégie sobre, mais loin d’être figée
Ce choix technologique n’empêche pas les tensions. La DGFiP doit aussi gérer une dette technique accumulée après des années budgétaires plus rudes. Certaines applications ont été réécrites. D’autres ont été déplacées vers Nubo. Quelques outils ont été remplacés par des solutions mutualisées avec d’autres acteurs publics.
Le chantier avance sans mise en scène inutile. On répare, on modernise, on tranche. Cette manière de faire dit beaucoup de la maison. Elle préfère l’endurance aux annonces brillantes. Dans le même esprit, la direction a limité l’emprise des outils Microsoft sur les postes de travail. La suite Office n’est pas au centre du dispositif. Active Directory n’est pas la colonne vertébrale. Windows subsiste encore, mais une migration vers Linux est étudiée pour allonger la durée de vie des machines. Derrière cette logique, le logiciel libre de la DGFiP rejoint aussi une question d’écologie budgétaire. Garder un parc plus longtemps, sans se soumettre au rythme imposé par un éditeur, change beaucoup.
L’IA arrive, mais sous surveillance humaine
L’image d’une administration prudente ne doit pas faire croire à un rejet de l’innovation. À la DGFiP, l’intelligence artificielle existe déjà depuis plusieurs années à travers le data mining et l’analyse ciblée. Le contrôle fiscal s’appuie depuis longtemps sur ces outils. La nouveauté vient surtout des modèles de langage intégrés aux usages internes. Un exemple a marqué les observateurs : LLaMandement, un outil capable de résumer rapidement les nombreux amendements déposés pendant le projet de loi de finances.
Ce gain de temps est réel. Il évite des nuits entières de lecture à plusieurs agents. Pourtant, l’enthousiasme reste encadré. Les responsables rappellent que ces systèmes produisent parfois des erreurs, des raccourcis ou des affirmations trop assurées. Les agents doivent garder la main, vérifier et replacer chaque sortie dans son contexte. Dans ce cadre, le logiciel libre de la DGFiP prend une autre dimension. Il permet d’expérimenter, d’ouvrir certains développements et de mieux comprendre ce que font réellement les modèles déployés.
Une souveraineté utile, mais jamais acquise
Rien n’autorise pourtant à croire que cette organisation serait invulnérable. Le piratage du fichier FICOBA l’a rappelé. Les données exposées ne l’ont pas été à cause de Nubo, mais via l’usurpation d’identifiants liés à un accès interministériel. C’est souvent là que les failles apparaissent : aux jointures entre systèmes, entre services, entre niveaux d’habilitation.
La leçon est nette. Une architecture solide réduit des risques, sans les effacer tous. Elle doit rester accompagnée par des contrôles d’accès serrés, une hygiène opérationnelle constante et une vigilance humaine quotidienne. Malgré cela, l’exemple de la DGFiP reste à part dans l’appareil d’État. Peu d’administrations ont poussé aussi loin leur autonomie technique. Peu ont assumé tôt une prise de distance avec les grands fournisseurs américains. Voilà pourquoi le logiciel libre de la DGFiP dépasse le cadre d’un simple choix informatique. L’expression résume une doctrine, une discipline et une idée de la souveraineté publique.






